article de presse_sans retour_irene Filiberti 2018-02-08T12:22:34+00:00

Sans retour, entretien de François Verret par Irène Filiberti

Dans la blancheur du plateau, un espace vide, telle une page blanche, pour s’élancer à l’aventure. Rompre les amarres avec les discours, les références aux grands textes qui ont nourri les dernières des créations de François Verret. C’est, nous dit aujourd’hui le chorégraphe, un mouvement “sans retour”. Pour faire de cet inattendu, un véritable voyage vers un horizon lointain, il a réuni sur un même vaisseau fantôme, la scène, un groupe d’artistes de multiples provenances  – acteurs, musiciens, danseurs, circassiens et autres inventeurs bateleurs, indispensables compagnons de création : éclairagistes, scénographes.

Le projet de cet embarquement : mettre en danse, en mouvement, en actes, en images, une poursuite insatiable. Véritable quête de l’existence qui se révèle à chacun de nous dans toute son énigme. Sans retour est un mouvement en proie au déferlement d’une nature silencieuse et soumise aux éléments les plus déchaînés. Sur les plus hautes vagues, sous les vents les plus forts, arrimés en un véritable corps à corps avec le langage et l’écriture scénique, les acteurs officient, ploient, chutent, louvoient, entre pesanteur et suspens. François Verret met en scène ce que les mots échouent à dire. Un paysage poétique forgé de mystérieuses mémoires, ombres, traces, signes.

Sans Retour ouvre une voie où projeter l’imaginaire et son destin. Celui de la création comme geste porteur d’une utopie. Un espace commun où il serait possible de vivre autrement ensemble.

Irène Filiberti : Quelle démarche avez-vous mise en œuvre pour la création de ce nouveau spectacle, intitulé Sans Retour, dont quelques signes indiquent qu’il porte la trace d’un roman de Melville?

François Verret :  Au début des répétitions, je n’ai pas de vision prédéterminée de l’objet que je cherche à construire, mais juste quelques intuitions… et une « sensation de l’espace ». Pour cette pièce, un espace vide, blanc, subjectivement immense. Les acteurs-danseurs présents sur le plateau sont hantés par la tragédie de Moby Dick qu’ils relient à des images fantômes, aux paysages mémoires, figures réelles de leur propre histoire. Ces figures insatiables, dévoratrices, possédées d’une soif d’absolu et qui font partie de l’énigme humaine. Le travail lui-même, en amont du spectacle, est une dérive d’une île de désordre à l’autre. Autrement dit, un vaste chantier d’expérimentations. Peu à peu, au fil d’essais de toutes sortes, la forme scénique surgit et à son stade dernier, je veille à ce qu’elle offre plusieurs niveaux de sens, de lectures, à ce qu’elle soit traversée de questions muettes. Car pour nous, sur scène, plutôt que de mettre en mots, il s’agit davantage de cartographier un monde. Cette carte ne reproduit pas un inconscient fermé sur lui-même, elle le construit.

IF : Quel en est le motif et comment le reliez-vous à Moby Dick ?

FV : Tenter de décrypter de quoi est fait l’humain, s’atteler en particulier à ce qu’on appelle « sa part maudite» faite de désirs troubles, de cruauté, d’aveuglements, de démesure, c’est une part du travail. Avec un questionnement partagé cherchant à déceler où, quand, comment, ressurgit « la bête humaine» à l’échelle du social, de l’intime, du politique. Melville a écrit son Moby Dick à partir d’un fait divers presque banal, un naufrage. « Ce n’était pas un accident » dit-il. Partant de là, il a certes imaginé la baleine blanche, mais il a aussi inventé Achab, « captain Achab », cette figure mythique universellement répandue, celle d’un fou monomaniaque, d’un tyran autodestructeur. Achab, dans tous ses excès, est une figure théâtrale hors de toute mesure, tout comme Le Roi Lear ou Macbeth. Ismaël est une autre figure essentielle. « Call me Ismaël », ces premiers mots du roman de Melville font aussi le titre d’un très beau texte du poète américain Charles Olson qui m’a inspiré. Ismaël est le seul survivant du naufrage. Il est celui qui revient et qui essaie de raconter, mais il s’agit d’une mémoire trouée. Ce qui me renvoie à une autre citation : « le fabuleux prend tout naturellement naissance sur le corps vrai d’un évènement bouleversant et terrible ».